untitled
Les Échos du Logement / Mai 2015 37 REGARDS SUR LE PASSÉ La distribution intérieure de l’habitation est ensuite détaillée. Le rez-de-chaussée comprend deux pièces principales – appe- lées chambres à l’époque – séparées et accessibles depuis le vestibule d’entrée surélevé de l’espace public par deux marches dans l’épaisseur du mur extérieur. Outre son rôle de sas entre l’espace public et l’espace privé, le vestibule met en communication les diverses parties de l’habitation. Il comprend généralement l’escalier d’accès aux étages. La première chambre du rez-de-chaussée est utilisée comme chambre à coucher, parloir, grande salle ou encore en atelier pour le travail à domicile. La deuxième chambre à l’arrière de la maison – appelée cuisine ou salle commune – est le centre de la vie familiale. Contiguë mais séparée de la cuisine/salle commune, la laverie – ou relaverie, lavoir, arrière-cuisine – comprend l’évier destiné à recevoir les eaux ménagères de prépara- tion des repas, des lessives et des soins corporels. Pièce de service, elle est éloignée des pièces habitées. Le cabinet d’aisances est également séparé des pièces d’habitation mais uniquement accessible depuis l’extérieur de façon à ne pas occasionner d’infection. Rappelons que l’eau cou- rante, la chasse d’eau et le réseau d’égouttage étaient loin d’être généralisés à l’époque ! Viennent ensuite le réduit à charbon – unique source d’énergie de l’époque – et, dans certains cas, un local pour petits animaux. L’étage accueille les chambres accessibles depuis un dégagement sur le palier de l’escalier. Les recommandations en termes de dimensionnement des pièces portent sur un cubage minimum – et non sur une sur- face minimum comme aujourd’hui – de 16 m 3 par personne adulte pour une pièce de jour et de 20 m 3 pour une chambre à coucher. Ce cubage minimum peut être proportionnelle- ment moindre pour les enfants. Comme la hauteur sous plafond est au minimum de 3 mètres au rez-de-chaussée et de 2,80 mètres à l’étage, les dimensions minimales sont de 20 m 2 pour la salle commune et de 14 m 2 pour la chambre à coucher des parents. Les pages suivantes du programme portent sur différentes impositions techniques, notamment sur le mode de construction des murs, planchers et toitures ; la forme et le dimensionnement des fenêtres ; les escaliers ; le chauffage et la ventilation ; la gestion des eaux ainsi que l’aménagement des cours, jardins et dépendances. Bien que le niveau d’exigences ait évolué, ces mesures restent la base de ce que nous appelons aujourd’hui les « conditions minimales de salubrité et de surpeuplement ». RÉALISATIONS DU « PROGRAMME » Les recommandations pour la construction d’habitations ouvrières ne sont pas imposées réglementairement mais deviennent le document de référence pour les organismes d’exécution de la loi du 9 août 1889. Cette loi fondatrice de l’action publique en matière de logement prévoit trois mesures en faveur des habitations ouvrières : la création de comités de patronages, organes de conseil et de contrôle ; l’octroi de prêts hypothécaires par la Caisse Générale d’Epargne et de Retraite (CGER) et des mesures fiscales. Les comités de patronage utilisent les recommandations du Programme pour guider les futurs acquéreurs et construc- teurs d’habitations ouvrières. Sans entrer dans le détail des mesures dans le cadre du présent article, l’aval du comité de patronage local est nécessaire sur les plans et cahiers des charges d’une habitation ouvrière bénéficiant d’un prêt octroyé par une société de crédit agréée par la CGER. Il délivre également le certificat attestant la qualité d’ouvrier qui permet d’obtenir des réductions fiscales. Progressive- ment, les comités de patronage élaborent des « albums » de plans-types à l’usage d’ouvriers désirant devenir propriétaires de leur maison. De même les sociétés de crédit agréées par la CGER utilisent les recommandations du Programme dans leurs conseils aux emprunteurs. Dans ce contexte, la CGER édite en 1910 un album de recueil de différents types d’habitations à bon mar- ché construites depuis 1889. 2 Les illustrations de cet article sont extraites de ce recueil. Elles présentent une habitation ouvrière construite en 1902 à Marcinelle grâce à un prêt de la Société anonyme de crédit « Le Foyer Ouvrier ». La maison, occupée par un plafonneur, a coûté 5.270 francs, terrain compris. Le prêt est remboursé au moyen de mensua- lités de 29 francs durant 20 ans, ce qui représente environ 25% des revenus de l’emprunteur. De nombreuses habitations wallonnes sont construites entre 1889 et 1914 en application de ce modèle. La Wallonie connaissant un important développement industriel qui occupe de nombreux ouvriers, 80% des 62.000 prêts octroyés durant cette période par la CGER 3 sont octroyés à des ménages wallons. A ce nombre s’ajoutent les habitations respectant les lignes directrices du Programme afin de bénéfi- cier de réductions fiscales. Le modèle décrit servira encore de référence pour une partie importante du bâti réalisé durant l’entre-deux-guerres. Le deuxième recueil des types de mai- sons ouvrières édité par la CGER en 1930 contient encore majoritairement des réalisations répondant au modèle. COMMENTAIRES CONCLUSIFS L’évaluation du modèle d’habitat résultant du Programme peut se faire selon les trois dimensions de l’« Habiter » que sont le mode de vie, la configuration spatiale et l’organisa- tion territoriale. L’octroi de prêts hypothécaires et les réduc- 1 Hippolyte de Royer de Dour, Les Habitations ouvrières en Belgique, pp 275- 281, Ed. Société Belge de Librairie, Bruxelles (1890) 2 « Album de photographies et plans d’Habitations à Bon Marché construites en Belgique », pp 138-139, Ed. Caisse Générale d’Epargne et de Retraite, Bruxelles (1910) 3 Compte rendu des activités de la CGER, exercice 1914, pp 37-45. L’auteur remercie la Collection BNP Parisbas Fortis pour l’accès à ces documents. tions fiscales en faveur d’habitations ouvrières prévues par la loi de 1889 ont permis à de nombreux ménages ouvriers d’accéder à la propriété d’un logement salubre et confor- table. Cependant, cette politique a essentiellement profité à l’élite ouvrière, une frange importante de la population n’ayant pas la capacité d’épargne nécessaire pour accéder à la propriété. Ce constat a conduit à la création de la Société Nationale des Habitations et Logements à Bon Marché en 1919 et au développement d’un parc public locatif. Les nombreuses habitations réalisées selon le modèle présenté constituent une part importante des logements wallons. Des modifications intérieures et des agrandisse- ments ont été nécessaires afin de les adapter aux modes de vie actuels. Ces adaptations portent généralement sur la création d’une baie entre la « belle pièce » et le séjour, l’implantation d’une salle de bains, l’agrandissement de la cuisine afin d’accueillir les équipements modernes ou encore, la transformation du grenier en chambre ou en salle de jeux. Cependant, la typologie architecturale du modèle d’habita- tion ouvrière n’a pas été fondamentalement bouleversée et constitue toujours le cadre de vie de nombreux ménages wallons. Enfin, les alignements de maisons individuelles sur deux niveaux entre murs mitoyens, établies sur des par- celles de 2 ares d’une largeur moyenne d’environ 5 mètres, créent des îlots d’une densité moyenne de 40 logements par hectare. Ce modèle d’habitat résultant de l’industrialisation constitue la morphologie urbanistique de nombreux quartiers périphériques de villes anciennes et bourgs industriels qui virent le jour à la fin du XIX e siècle et au début du XX e siècle. L’articulation de ces trois dimensions caractérise un nouveau modèle d’habitat périurbain ou suburbain, clairement iden- tifié des anciens modèles urbains ou ruraux. Parfois décrié pour ses évolutions non maîtrisées, ce modèle d’habitat reste d’une étonnante actualité. Plus d’un siècle après sa concep- tion, il continue de répondre aux attentes des habitants et certaines de ses caractéristiques rencontrent partiellement les actuels objectifs de durabilité du cadre bâti ! Vue de la façade à rue de deux habitations ouvrières en 1902
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy MTc4MDMy